LA BIEVRE A PARIS
(une petite bibliographie)

La Bièvre

Joris-Karl Huysmans  1890

A GEORGES LANDRY

La Bièvre représente aujourd'hui le plus parfait symbole de la misère féminine exploitée par une grande ville.

    Née dans l'étang de Saint-Quentin, près de Trappes, elle court, fluette, dans la vallée qui porte son nom, et, mythologiquement, on se la figure, incarnée en une fillette à peine pubère, en une naïade toute petite, jouant encore à la poupée, sous les saules.

    Comme bien des filles de la campagne, la Bièvre est, dès son arrivée à Paris, tombée dans l'affût industriel des racoleurs ; spoliée de ses vêtements d'herbes et de ses parures d'arbres, elle a dû aussitôt se mettre à l'ouvrage et s'épuiser aux horribles tâches qu'on exigeait d'elle. Cernée par d'âpres négociants qui se la repassent, mais, d'un commun accord, l'emprisonnent à tour de rôle, le long de ses rives, elle est devenue mégissière, et, jours et nuits, elle lave l'ordure des peaux écorchées, macère les toisons épargnées et les cuirs bruts, subit les pinces de l'alun, les morsures de la chaux et des caustiques. Que de soirs, derrière les Gobelins, dans un pestilentiel fumet de vase, on la voit, seule, piétinant dans sa boue, au clair de lune, pleurant, hébétée de fatigue, sous l'arche minuscule d'un petit pont !

    Jadis, près de la poterne des Peupliers, elle avait encore pu garder quelques semblants de gaîté, quelques illusions de site authentique et de vrai ciel. Elle coulait sur le bord d'un chemin, et de légères passerelles reliaient, sur son dos, la route sans maisons à des champs au milieu desquels s'élevait un cabaret peint en rouge; les trains de ceinture filaient au-dessus d'elle, et des essaims de fumée blanche volaient et se nichaient dans des arbustes, dont l'image brisée se réflétait encore dans sa glace brune; c'était, en quelque sorte, pour elle, un coin de dilection, un lieu de repos, un retour d'enfance, une reprise de la campagne où elle était née; maintenant, c'est fini, d'inutiles ingénieurs l'ont enfermée dans un souterrain, casernée sous une voûte, et elle ne voit plus le jour que par l'oeil en fonte des tampons d'égout qui la recouvrent.
 
     Plus loin, il est vrai, elle sort de ses geôles, et, divisée en deux bras, suit le chemin de la Fontaine-à-Mulard et de la rue du Pot-au-Lait. Dans ces parages écartés, elle fut autrefois charmante. Entre ces deux ruisseaux s'étendaient une prairie, plantée d'arbres, et des petits étangs granulés de mouches vertes par des lentilles d'eau; des fleurs étoilaient l'herbe; des buissons de mûres enchevêtraient leurs tiges munies d'épines courbes et roses comme des griffes; le paysage était presque désert; çà et là, quelques enfants pêchaient des grenouilles; un cheval blanc paissait; près d'une chèvre, une femme alignait des cordes pour sécher du linge; la Bièvre bouillonnait, joyeuse, sur des pierres, tandis qu'à perte de vue dans le ciel s'étageaient les charpentes et les terrasses des mégissiers, au-dessus desquelles se superposaient, séparés par des tuyaux d'usine, les emphatiques et lourds dômes du Panthéon et du Val-deGrâce.

    La rue de Tolbiac, bâtie sur remblai, a rompu l'horizon que ferme maintenant une ligne de bâtisses neuves; les peupliers sont coupés, les saules détruits, les étangs desséchés, la prairie morte. Le travail de la Bièvre, désormais accaparée par les tanneurs, bruit, sans haleine et sans trêve.

    Pour la suivre dans ses détours, il faut remonter la rue du Moulin-des-Prés et s'engager dans la rue de Gentilly; alors, le plus extraordinaire voyage dans un Paris insoupçonné commence. Au milieu de cette rue, une porte carrée s'ouvre sur un corridor de prison, noir comme un fond de cheminée incrusté de suie; deux personnes ne peuvent passer de front. Les murs s'exostosent et se couvrent d'eschares et de salpêtre et de fleurs de dartres; un jour de cave descend sur une boutique de marchand de vin, à la mine pluvieuse, à la devanture éraillée, frappée de pochons de fange, puis ce boyau se casse, dans un autre également étroit et sombre; l'on arrive à une porte à moitié fermée et sur le fronton de laquelle on lit en caractères effacés ces mots: "Respect à la loi et aux propriétés", mais si on lève la tête, on aperçoit au-dessus des murailles de vieux arbres, et par le judas d'une ouverture condamnée, des fusées de verdure, des fouillis de sorbiers et de lilas, de platanes et de trembles; pas un bruit dans cet enclos retourné à l'état de nature, mais une odeur de terre humide, un souffle fade de marécage; puis, si l'on continue sa route dans le couloir qui s'achemine en pente, l'on se heurte à un nouveau coude, la sente s'élargit et s'éclaire, et près d'un marchand de mottes, l'on tombe dans une rue bizarre, avec des maisons avariées et des pins de cimetière, écimés et secs, rejoints entre eux par des fils sur lesquels flottent des draps.

    C'est la ruelle des Reculettes, un vieux passage de l'ancien Paris, un passage habité par les ouvriers de peausseries et des teintures. Aux fenêtres, des femmes dépoitraillées, les cheveux dans les yeux, vous épient et vous braquent; sur le pas de portes à loquet, des vieillards se retournent qui lient des ceps de vigne serpentant le long des bâtisses en pisé dont on voit les poutres.

    Cette ruelle se meurt, rue Croule-barbe, dans un délicieux paysage où l'un des bras demeuré presque libre de la Bièvre paraît; un bras bordé du côté de la rue par une berge dans laquelle sont enfoncées des cuves; de l'autre, par un mur enfermant un parc immense et des vergers que dominent de toutes parts les séchoirs des chamoiseurs. Ce sont, au travers d'une haie de peupliers, des montées et des descentes de volets et de cages, des escalades de parapets et de terrasses, toute une nuée de peaux couleur de neige, tout un tourbillon de drapeaux blancs qui remuent le ciel, tandis que, plus haut, des flocons de fumée noire rampent en haut des cheminées d'usine. Dans ce paysage où les resserres des peaussiers affectent, avec leurs carcasses ajourées et leurs toits plats, des allures de bastides italiennes, la Bièvre coule, scarifiée par les acides. Globulée de crachats, épaissie de craie, délayée de suie, elle roule des amas de feuilles mortes et d'indescriptibles résidus qui la glacent, ainsi qu'un plomb qui bout, de pellicules.

    Mais combien attrayantes sont ses deux petites berges! celle qui longe le mur du verger garni de treilles, plantée de chrysanthèmes et de tomates, hérissée d'artichauts trop mûrs dont les têtes sont des brosses couleur de mauve! et l'autre, celle qui était jadis réservée aux lavandières, évoque à elle seule toute une antique province, avec ses pavés encadrés d'herbe et ses blanchisseuses, enfouies, au ras de l'eau, jusqu'aux aisselles, dans ces baquets où elles se démènent et chantent, en battant le linge; ce lavoir des anciens temps est aujourd'hui presque désert; c'est à peine si une ou deux habitantes de la ruelle descendent maintenant pour savonner dans cette sauce, tout au plus si quelques gamins jouent à la bloquette auprès du mur.

    Puis, sous une croûte de terre formant porche, la Bièvre disparaît à nouveau et s'enfonce dans une ombre puante; la rue Croulebarbe continue, mais toute la gaieté du parc voisin s'arrête. Il ne reste plus, jusqu'à l'avenue des Gobelins, qu'un amas de bouges dont la vicieuse indigence effraye. Pour retrouver la morne rivière, il faut passer devant la manufacture de tapisserie et s'engager dans la rue des Gobelins.

    Ici, la scène change; le décor d'une misère abjecte s'effondre, et un coin de vieille ville, solennelle et sombre, surgit à deux pas des avenues modernes. La rue arbore d'anciens hôtels, convertis en fabriques, mais dont le seigneurial aspect persiste. Au numéro 3, une porte cochère, énorme et trapue, aux vantaux martelés de clous, donne accès dans une vaste cour où de hautes fenêtres évoquent les fastueux salons du temps jadis. C'est l'hôtel du marquis de Mascarini, maintenant encombré par des camions; des marchands de chaussures, des teinturiers, des apprêteurs, ont mué les boudoirs en bureaux de commande et de caisse; l'absorption du noble passé par la roturière richesse du temps présent est accomplie. Les millionnaires de la halle aux cuirs occupent en maîtres ces hôtels entourés de jardins verts et galonnés d'un ruban noir par la Bièvre. Plus loin, sur le boulevard d'Italie, par dessus un petit mur, l'on peut plonger dans ces promenades semées de boulingrins et de corbeilles, entourées de buis, taillées dans le goût vieillot des parcs auliques.

    La rue des Gobelins aboutit à une passerelle bordée de palissades; cette passerelle enjambe la Bièvre, qui s'enfonce d'un côté sous les boulevards Arago et de Port-Royal, et de l'autre longe la ruelle des Gobelins qui est, à coup sûr, le plus surprenant coin que le Paris contemporain recèle.

    C'est une allée de guingois, bâtie, à gauche, de maisons qui lézardent, bombent et cahotent. Aucun alignement, mais un amas de tuyaux et de gargouilles, de ventres gonflés et de toits fous. Les croisées grillées bambochent; des morceaux de sac et des lambeaux de bâche remplacent les carreaux perdus; des briques bouchent d'anciennes portes, des Y rouillés de fer retiennent les murs que côtoie la Bièvre; et cela se prolonge jusqu'aux derrières de la manufacture des Gobelins où cette eau de vaisselle s'engouffre, en bourdonnant, sous un pont. Alors, la ruelle élargit ses zigzags et le vieux bâtiment, bosselé d'un fond de chapelle que des vitraux dénoncent, sourit avec ses hautes fenêtres, dans le cadre desquelles apparaissent les ensouples et les chaînes, les modèles et les métiers de la haute lisse.

    A droite, la ruelle est bordée d'étables qui trébuchent sur une terre pétrie de frasier et amollie par des ruisseaux d'ordure. çà et là, de grands murs, rongés de nitre, fleuronnés de moisissures, rosacés de toiles d'araignée, calcinés comme par un incendie; puis d'incohérentes chaumines, sans étage, grêlées par des places de clous, jambonnées par des fumées de poêle; et, le soir, les artisans qui logent dans ces masures prennent le frais sur le pas des portes, séparés, par des barres de fer emmanchées dans des poteaux de bois mort, de l'eau en deuil qui, malade, sent la fièvre et pleure.

    Sans doute, cette étonnante ruelle décèle l'horreur d'une misère infime; mais cette misère n'a ni l'ignoble bassesse, ni la joviale crapule des quartiers qui l'avoisinent; ce n'est pas le sinistre délabrement de la Butte-aux-Cailles, la menaçante immondice de la rue Jeanne-d'Arc, la funèbre ribote de l'avenue d'Italie et des Gobelins; c'est une misère anoblie par l'étampe des anciens temps; ce sont de lyriques guenilles, des haillons peints par Rembrandt, de délicieuses hideurs blasonnées par l'art. A la brune, alors que les réverbères à huile se balancent et clignotent au bout d'une corde, le paysage se heurte dans l'ombre et éclate en une prodigieuse eau-forte; l'admirable Paris d'antan renaît, avec ses sentes tortueuses, ses culs-de-sac et ses venelles, ses pignons bousculés, ses toits qui se saluent et se touchent; c'est, dans une solitude immense, la silencieuse apparition d'un improbable site dont le souvenir effare, lorsqu'à trois pas, le long de casernes neuves, la foule déferle sous des becs de gaz et bat, sur les trottoirs, en gueulant, son plein.

    Mais ce n'est pas tout; ce séculaire vestige du vieux Paris confine à des surprises plus extraordinaires encore.

    Au milieu de la ruelle, devant la Bièvre, une porte sans battant, percée dans le mur noir, ouvre sur une cour en étoile, formée de coins et de racoins. L'on a devant soi de grandes bâtisses chevronnées, qui se cognent, les unes contre les autres, et se bouchent; partout des palis clos, des renfoncements abritant de gémissantes pompes, des portes basses, au fond desquelles, dans un jour saumâtre, serpentent de gluants escaliers en vrilles; en l'air, des fenêtres disjointes avec des éviers dont les boîtes cabossent; sur les marges des croisées, du linge, des pots de chambre, des pots de fleurs plantés d'on ne sait quelles tiges; puis, à gauche, la cour s'embranche sur un couloir qui colimaçonne, déroulant, tout le long de sa spirale, des boutiques de marchands de vin. Nous sommes dans le passage Moret, qui relie la ruelle des Gobelins à la rue des Cordelières, dans la cour des Miracles de la peausserie. Et, soudain, à un détour, un autre bras de la Bièvre coule, un bras mince, enserré par des usines qui empiètent, avec des pilotis, sur ses pauvres bords. Là, des hangars abritent d'immenses tonneaux, d'énormes foudres, de formidables coudrets, emplâtrés de chaux, tachés de vert-de-gris, de cendre bleue, de jaune de tartre et de brun loutre; des piles de tan soufflent leur parfum acéré d'écorce, des bannes de cuir exhalent leur odeur brusque; des tridents, des pelles, des brouettes, des râteaux, des roues de rémouleur, gisent de toutes parts; en l'air, des milliers de peaux de lapin racornies s'entrechoquent dans des cages, des peaux diaprées de taches de sang et sillées de fils bleus; des machines à vapeur ronronnent, et, au travers des vitres, l'on voit, sous les solives où des volants courent, des ouvriers qui écument l'horrible pot-au-feu des cuves, qui râtissent des peaux sur une douve, qui les mouillent, qui les "mettent en humeur", ainsi qu'ils disent; partout des enseignes: veaux mégis et morts-nés, chabraques et scieries de peaux, teintureries de laine, de poils de chèvre et de cachemyre; et le passage est entièrement blanc; les toits, les pavés, les murs sont poudrés à frimas. C'est, au coeur de l'été, une éternelle neige, une neige produite par le râclage envolé des peaux. La nuit, par un clair de lune, en plein mois d'août, cette allée, morte et glacée, devient féerique. Au-dessus de la Bièvre, les terrasses des séchoirs, les parapets en moucharabis des fabriques se dressent inondés de froides lueurs; des vermicelles d'argent frétillent sur le cirage liquéfié de l'eau; l'immobile et blanc paysage évoque l'idée d'une Venise septentrionale et fantastique ou d'une impossible ville de l'Orient, fourrée d'hermine. Ce n'est plus le rappel de l'ancien Paris, suggéré par la ruelle des Gobelins, si proche; ce n'est plus la hantise des loques héraldiques et des temps nobiliaires à jamais morts. C'est l'évocation d'une Floride, noyée dans un duvet d'eider et de cygne, d'une cité magique, parée de villas, aux silhouettes dessinées sur le noir de la nuit, en des traits d'argent. Ce site lunaire est habité par une population autochtone qui vit et meurt dans ce labyrinthe, sans en sortir. Ce hameau, perdu au fond de l'immense ville, regorge d'ouvriers, employés dans ce passage même aux assouplissantes macérations des cuirs. Des apprentis, les bas de culottes attachés sur les tibias avec une corde, les pieds chaussés de sabots, grouillent, pêle-mêle avec des chiens; des femmes, formidablement enceintes, traînent de juteuses espadrilles chez des marchands de vin; la vie se confine dans ce coin de la Bièvre dont les eaux grelottes le long de ses quais empâtés de fange.

    L'aspect féerique de ce lieu diminue le jour, ou du moins la vue de ses tristes habitants, qui forment comme la populace oubliée d'un roi de Thunes, détourne des songes hyperboréens, greffés sur les rêves d'une Italie languissante ou d'un Orient torride; la réalité refoule les postulations vers les contrées des au-delà, car, en arrivant à la rue des Cordelières, le passage Moret devient modernement sordide. L'on dirait, de ses appentis en lattes, de ses maisons de salive et de plâtre, des voitures de saltimbanque, dételées et privées de roues. Ces boîtes, coiffées de tôle, sont précédées, au dehors, d'escaliers vermoulus, chancis, mous, dont les marches plient et suintent l'eau gardée, dès qu'on les touche. Aux lucarnes, dont les cadres inégaux culbutent, des chaussettes inouïes, qui par leur pointure étonnent, se balancent sous la neige animale des peaux, des chaussettes en gros fil, lie de vin, émaillées de reprises de couleur, épaisses comme des souches.

    La Bièvre a désormais disparu, car au bout de la rue des Cordelières le Paris contemporain commence. écrouée dans d'interminables geôles, elle apparaîtra maintenant, à peine, dans des préaux, au plein air; l'ancienne campagnarde étouffe dans des tunnels, sortant, juste pour respirer, de terre, au milieu des pâtés de maisons qui l'écrasent. Et il y a alors contre elle une recrudescence d'âpreté au gain, un abus de rage; dans l'espace compris entre la rue Censier et le boulevard Saint-Marcel, l'on opprime encore l'agonie de ses eaux; dès que la malheureuse paraît, les Yankees de la halle aux cuirs se livrent à la chasse au nègre, la traquent et l'exterminent, épuisant ses dernières forces, étouffant ses derniers râles, jusqu'à ce que, prise de pitié, la Ville intervienne et réclame la morte qu'elle ensevelit, sous le boulevard de l'Hôpital, dans la clandestine basilique d'un colossal égout.

    Et pourtant, combien était différente, de cette humble et lamentable esclave, l'ancienne Bièvre! Ecclésiastique et suzeraine, elle longeait le couvent des Cordelières, traversait la grande rue Saint-Marceau, puis filait à travers prés sous des saules, se brisait soudain, et devenue parallèle à la Seine, descendait dans l'enclos de l'abbaye Saint-Victor, lavait les pieds du vieux cloître, courait au travers de ses vergers et de ses bois, et se précipitait dans le fleuve, près de la porte de la Tournelle.

    Liserant les murs et les tours de Paris où elle n'entrait point, elle jouait, çà et là, sur son parcours, avec de petits moulins dont elle se plaisait à tourner les roues; puis elle s'amusait à piquer, la tête en bas, le clocher de l'abbaye dans l'azur tremblant de ses eaux, accompagnait de son murmure les offices et les hymnes, réverbérait les entretiens des moines qui se promenaient sur le bord gazonné de ses rives. Tout a disparu sous la bourrasque des siècles, le couvent des Cordelières, l'abbaye de Saint-Victor, les moulins et les arbres. Là où la vie humaine se recueillait dans la contemplation et la prière, là où la rivière coulait sous l'allégresse des aubes et la mélancolie des soirs, des ouvriers affaitent des cuirs, dans une ombre sans heures, et plongent des peaux, les "chipent", comme ils disent, dans les cuves où marinent l'alun et le tan; là, encore, dans de noirs souterrains ou dans des gorges resserrées d'usine, l'eau exténuée, putride.

    Symbole de la misérable condition des femmes attirées dans le guet-apens des villes, la Bièvre n'est-elle pas aussi l'emblématique image de ces races abbatiales, de ces vieilles familles, de ces castes de dignitaires qui sont peu à peu tombées et qui ont fini, de chutes en chutes, par s'interner dans l'inavouable boue d'un fructueux commerce ? 



Extraits de Croquis parisiens (1886)

A HENRY CÉARD

    La nature n'est intéressante que débile et navrée. Je ne nie point ses prestiges et ses gloires alors qu'elle fait craquer par l'ampleur de son rire son corsage de rocs sombres et brandit au soleil sa gorge aux pointes vertes, mais j'avoue ne pas éprouver devant ses ripailles de sève, ce charme apitoyé que font naître en moi un coin désolé de grande ville, une butte écorchée, une rigole d'eau qui pleure entre deux arbres grêles.

    Au fond, la beauté d'un paysage est faite de mélancolie. Aussi la Bièvre, avec son attitude désespérée et son air réfléchi de ceux qui souffrent, me charme-t-elle plus que toute autre et je déplore comme un suprême attentat le culbutement de ses ravines et de ses arbres! Il ne nous restait plus que cette campagne endolorie, que cette rivière en guenilles, que ces plaines en loques et on va les dépecer! L'on va pendre aux crocs chaque quartier de terre, vendre à l'encan chaque écuellée d'eau, combler les marécages, niveler les routes, arracher les pissenlits et les ronces, toute la flore des gravats et des terres incultes; la rue du Potau-Lait et le chemin de la Fontaine à Mulard qui enlacent toute une lande engorgée de mâchefer et de plâtras, bossuée par des bourrelets et des culs de pots de fleurs, semée, çà et 1à, de fruits pourris et mangés de mouches, de cendre et de flaques, empuantie par les entrailles mouillées des paillasses et les amoncellements dans la bouillie des fanges, vont disparaître et cette vue mélancolisante d'un puits artésien et de la Butte aux Cailles, ces lointains où le Panthéon et le Val-de-Grâce arrondissent, séparés par des tuyaux d'usines, leurs deux boules violettes sur la braise écroulée des nuages, vont faire place aux jolies bêtes, aux banals galas des maisons neuves !

    Ah ! les gens qui ont décidé le pillage et le sac de ces rives, n'ont jamais ete enius par l'inertie désolée des pauvres, par le gémissant sourire des malades? ils n'admirent donc la nature que hautaine et parée? ils ne sont jamais, par les jours de spleen, montés sur les coteaux qui dominent la Bièvre? ils ne l'ont donc jamais enf'in regardée cette étrange rivière, cet exutoire de toutes les crasses, cette sentine couleur d'ardoise et de plomb fondu, bouillonnée çà et 1à de remous verdâtres, étoilée de crachats troubles, qui gargouille sur une vanne et se perd, sanglotante, dans les trous d'un mur? Par endroits, l'eau semble percluse et rongée de lèpre; elle stagne, puis elle remue sa suie coulante et reprend sa marche ralentie par les bourbes. Ici, des huttes pelées, des hangars borgnes, des murs salpêtrés, des briques tartreuses, tout un assemblage de teintes mornes sur lesquelles, pendant à la croisée d'une chambre, un édredon de percale rouge jette comme un réveil sa note éclatante; 1à, des cages- sans volets pour les mégissiers, des brouettes, les quatre fers en l'air, un trident, un râteau, des vagues figées de laine morte, une colline de tan sur laquelle picore une poule à crête écarlate et à queue noire. En l'air, des toisons secouées par le vent, des peaux râclées qui s'étirent et se détachent avec leur blancheur crue sur la pourriture verdie des claies, par terre, des baquets hydropiques, des futailles énormes où marine dans des teintes de feuille morte et de bleu sale la croûte liquéfiée des cuirs , plus loin enfin des peupliers piqués dans une boue de glaise et un tas de masures qui s'escaladent et se haussent les unes par-dessus les autres, étables sordides où toute une population de gosses fermente aux fenêtres pavoisées de linge sale.

    Eh ! oui, la Bièvre n'est qu'un fumier qui bouge! mais elle arrose les derniers peupliers de la ville , oui, elle exhale les fétides relents du croupi et les rudes senteurs des charniers, mais jetez aux pieds de run de ses arbres un orgue qui crachera en longs hoquets les mélodies dont son ventre est plein, faites s'élever dans cette vallée de misères la voix d'une pauvresse qui lamentablement chantera devant l'eau une de ces complaintes ramassées au hasard des concerts, une romance célébrant les petits oiseaux et implorant l'amour, et dites si ce gémissement ne vous prend point aux entrailles, si cette voix qui sanglote ne semble pas la clameur désolée d'un faubourg pauvre !

    Un peu de soleil - et, merveilles des joies navrées - des grenouilles coassent sous des roseaux, un chien s'étire, les pattes écartées, la queue en l'air, une lemme passe un petit panier au bras, un homme en casquette chemine, le brûlegueule aux dents et, sous la garde de mioches qui se roulent dans la boue, un fantôme de rosse blanche pâture dans les terrains vagues.

    Les travaux sont commencés. Le remblai de la rue de Tolbiac barre l'horizon déjà; le lait de chaux va masquer de son uniforme blancheur les ulcères diaprés du quartier soultrant, les grands ciels gris sur lesquels se découpent encore les séchoirs à jour des peaussiers et des chamoiseurs seront prochainement bouchés. Bientôt sera à jamais terminée l'éternelle et charmante promenade des intimistes, au travers de la plaine que sillonne, en travaillant, l'active et misérable Bièvre.

 

LE CABARET DES PEUPLIERS

    La plaine s'étend, aride et morne. Les grandes cultures des orties et des chardons la couvrent, rompues, çà et là, par les mares séchées de la Bièvre morte.

    Le bout d'un étang scintille, à gauche, au soleil comme un éclat de verre, le reste moisit, glacé de vert pistache par les lentilles d'eau.

    Au loin, une ou deux cabanes branlantes avec des matelas pendus aux fenêtres et des fleurs plantées dans des boîtes au lait et dans de vieilles marmites; des arbres aux sèves affaiblies siègent à d'inégales distances, montrant comme des mendiants leurs bras paralysés, hochant des têtes qui bégaient dans le vent, courbant des troncs, chétivement nourris par la lésine d'un incurable sol.

    Le long de cette plaine, à droite, la rivière coule en un mince ruban, bordant la route qui s'engage sous une arche de pont jusqu'à la poterne ouverte dans les remparts. Des cultures maraîchères verdoient par places dans une terre moins pauvre, huit vigoureux peupliers éventent une maisonnette dont les murs se dressent, mettant les jolies taches de leur crépi rose sous la guipure jaune et verte des feuilles. On lit, en haut, près du toit, cette inscription: "Débit de vins" et devant cette coquetterie de couleurs, devant ces tonnelles qui se penchent sur l'eau, l'on songe involontairement au plaisant décor des auberges de théâtre; malgré soi, l'on songe aussi à une salle poudrée de grès, à une armoire de noyer, ornée de ferrures, de pichets d'étain, de vaisselles à coqs et à fleurs; l'on se dit qu'il serait bon de boire sur un coin de table le petit vin suret, de couper une vaste miche dans le pain rond de ménage, de manger, tout en l'arrosant d'amples rasades, de solides omelettes, persillées de petite ciboule ou bardées de lard.

    Puis on s'approche, on franchit l'immobile rivière sur une passerelle, et alors ce cabaret si pimpant et si bonhomme s'assombrit comme un repaire, comme un coupe-gorge.

    Le sourire de ses murs roses a fui; une vieillesse hâtive et ignoble a voûté les chevrons et courbé le toit. Le teint éraillé est d'un rouge atroce. On pense immédiatement devant cette cahute à une épouvantable pierreuse qui détrousse et surine dès que la nuit tombe.

    Des tatouages de peinture noire apparaissent sous l'horrible épiderme du plâtre meurtri, des lettres mangées par le passage des saisons, faisant des mots intelligibles encore: "Lapins sautés, bières et vins, au rendez-vous des peupliers." - Un silence inquiétant plane au-dessus du bouge, les vieux réverbères à poulies qui pendent le long de la route prennent des allures lugubres et louches; l'on frissonne à l'idée qu'on pourrait se trouver attardé là, tout seul, un soir.

    Assis sous une tonnelle, devant une table bâtie avec une planche posée sur quatre lattes, vous voyez, après des appels furieux, une servante poindre au bout de l'allée, le ventre en avant, la tête embobinée de linge, les yeux caves, les joues vides et tachées de son.

    Elle apporte, après avoir consulté la patronne qui hésite, défiante, craignant la rousse, des verres massifs gardant encore des places mal essuyées de bouches. Elle verse le pissat d'âne fabriqué dans cette immense bâtisse qui s'élève au-dessus de la plaine, la brasserie de l'ancienne barrière Blanche et l'on découvre, si l'on suit le regard de cette fille, au travers des feuilles, dans un bosquet voisin, un ouvrier qui dort, la chemise de percale ouverte au cou et bouffant de la culotte serrée à la taille par une ceinture de cuir. Il se retourne sacrant après les mouches et un hideux côté de visage se montre, barbouillé comme les murs du bouge d'une large tache de lie de vin et de sang.

    Aucune carriole et aucun haquet ne passent, troublant le repos de la ruelle déserte; le roulement du chemin de fer retentit, seul, par instants; des flocons de vapeurs blanches s'envolent et viennent nicher dans le plafond de la tonnelle, un coq claironne, agitant son rouge cimier, brandissant le panache de sa queue, plumée de vert bouteille et d'or, une troupe de canards se précipite avec d'affreux couins-couins dans la Bièvre qui se réveille et souffle son haleine de purin gâté; alors si, vous tournant vers les remparts, vous contemplez l'horizon rayé par la voie de ceinture, d'inconsolantes et de salutaires pensées vous viennent.

    En haut, tout en haut, couvrant le ciel, Bicêtre dresse sa masse énorme, dominant tout Paris comme une menace, rappelant aux factices énergies de nos sens surmenés, aux dépenses inconsidérées de nos cervelles, aux douleurs de nos amitiés et de nos ambitions déçues, la fin désastreuse qui les attend.

    Bouée formidable et grandiose, signalant les brisants de la ville, Bicêtre complète cette désolante image de la vie, qu'évoque déjà en nous la Bièvre, si joyeuse et si bleue à Buc, plus malingre, plus noire à mesure qu'elle s'avance, épuisée par les constants labeurs qu'on lui inflige, impotente et putride alors qu'ayant terminé sa lourde tâche, elle tombe, exténuée, dans l'égout qui l'aspire d'un trait et va la recracher au loin, dans un coin perdu de Seine.

Renaissance de la Bièvre à Paris